Esquisse pour une auto-analyse

Esquisse pour une auto-analyse est un ouvrage à mi-chemin entre l'autobiographie intellectuelle et les mémoires publié par Pierre Bourdieu.



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Esquisse pour une auto-analyse
Auteur Pierre Bourdieu
Genre Sociologie
Pays d'origine France France
Éditeur Raisons d'Agir
Collection Cours et travaux
Date de parution 2004
Nombre de pages 144

Esquisse pour une auto-analyse est un ouvrage à mi-chemin entre l'autobiographie intellectuelle et les mémoires publié par Pierre Bourdieu.

La démarche développée dans cette œuvre s'inscrit dans une interrogation menée par Bourdieu depuis ses premiers travaux sur l'obligation pour le sociologue de faire l'analyse sociologique de lui-même car, comme il le dit dans une conférence, «l'objectivation scientifique n'est complète que si elle inclut le point de vue du sujet qui l'opère». Dans ce livre, Bourdieu revient par conséquent sur son passé, et surtout ses expériences de jeunesse qui l'ont conduit à la sociologie (à l'époque balbutiante des années 50, la sociologie est le parent pauvre des sciences humaines, surtout en comparaison de la philosophie ou de l'anthropologie).

Il revient sur son expérience algérienne, et sa lecture des relations là-bas à partir de son expérience béarnaise, dont le dispositif agraire se rapprochait fortement, et c'est ce qui suffit à justifier selon lui son auto-analyse. À part l'Algérie et ses études sur le Béarn, on ne trouve presque rien de ses prises de positions qu'on retrouve dans le recueil Interventions : peu de choses par exemple sur son positionnement comparé aux étudiants en mai 68, et ensuite il passe sous silence toute la suite jusqu'à son engagement dans les grèves de 95.

Il déclare que ce qu'il va entreprendre dans ce livre est ce qu'il aurait aimé savoir à propos des philosophes qu'il a étudié. Il parle par conséquent de Georges Canguilhem, de Raymond Aron, de Jean-Paul Sartre. Et puis au détour d'une phrase, il déclare qu'on l'interroge fréquemment à propos de Jacques Derrida et de Michel Foucault tandis qu'ils n'ont pas marqué son cheminement (aux États-Unis, on rattache Bourdieu, Derrida et Foucault dans ce qu'on nomme la French Theory, amalgame que chacun récuse et qui est à la base des analyses des constructions sociales qu'a lancé Foucault dans Surveiller et Punir). Il trouve dommage dans son ouvrage qu'on ne lui parle jamais de gens qui l'ont marqué comme Aaron Cicourel par exemple. Il passe cependant sous silence l'importance de l'œuvre de Wittgenstein auquel l'a initié Jacques Bouveresse, qui l'a influencé surtout sur le problème de suivre une règle, dont il se sert pour sa théorie de l'habitus.

Dans cette œuvre, on ne trouve pas de nombreux domaines importants dans la carrière de Bourdieu : un sujet qu'il ne fait qu'effleurer par exemple, c'est sa stratégie éditoriale. Toute sa politique d'édition de la collection du "Sens commun" chez les Editions de Minuit n'est pas détaillée, tandis qu'elle fonde une partie de l'influence intellectuelle qu'il aura dans les années 80 : il contribue à relancer la sociolinguistique avec la publication des traductions de Labov et de Bernstein ; il lance en France la traduction du philosophe Cassirer ou encore la traduction des œuvres du sociologue Erving Goffman.

Il ne détaille pas non plus ses choix de carrière : il ne développe pas sur son élection au Collège de France, qui cristallisa les enjeux de la définition de la sociologie française avec Alain Touraine et Raymond Boudon par crainte de passer pour un "cynique".

Il y a de nombreuses lacunes principales à la compréhension de cette trajectoire, surtout sa vie familiale. Sa collaboration avec Jean-Claude Passeron dans ses premiers livres est absente, son nom n'apparaît pas autrement que dans les notes de bas de page.

Pour donner un exemple, il ne revient pas sur son expérience par exemple de professeur de philosophie à Moulins : il parle de son impact avec ses maîtres, mais sur ce que ça lui a apporté. Dans Rencontres avec Pierre Bourdieu (dirigé par G. Mauger), Jean Lallot relate dans la première contribution du volume ("Pablo"), un épisode quand Bourdieu était son professeur de philo : il entreprend de leur faire étudier le Manifeste du Parti communiste, ce qui déclenche un micro-scandale et Bourdieu se sert de cet évènement dans un passage des Héritiers.

Dans la totalité des ouvrages parus sur Bourdieu avec les contributions de la totalité des contributeurs, ces derniers parlent de leur relation avec Bourdieu, et tout cet entourage aurait pu faire l'objet d'un traitement dans cette auto-analyse par Bourdieu, car les relations de travail sont toujours utiles pour comprendre sa trajectoire. Cette auto-analyse pose un problème dans son ambition même à certains de ses collaborateurs.

Critiques

Bourdieu ne discute pas de sa légitimité pour faire sa propre socioanalyse, du problème même du cadre historique de l'émergence de ce type de discours sociologique. Outre le problème des difficultés de distanciation comparé à sa propre discipline, dans son propre pays, dans sa propre époque, on peut tout simplement revenir sur une critique qu'on peut opposer à toute confession de type "je vais tout vous dire", ou alors d'une auto-psychanalyse "je vais me dévoiler mes propres pulsions" : cet objectif lui sera reproché surtout dans la Revue française de sociologie.

On en revient au problème de l'objectivité généralement, pas nécessairement concernant sa propre personne. Bourdieu pose le champ comme constitutif de l'objectivité grâce à l'autorité scientifique et la reconnaissance entre les pairs. Ian Hacking formule surtout une critique concernant cet argument : "Et j'entends à ma droite une voix sarcastique : "Parfait - il y a un champ des experts de la chasse aux sorcières, avec des normes déterminées, des preuves précises, connues des avocats, décrites dans des manuels comme le Maleus Maleficorum ! Ces experts avaient à leur époque une autonomie remarquable. Pour avoir la vérité, il faut plus que l'accord sur les règles et des méthodes dans un champ. "

L'idée de cette esquisse pour une auto-analyse était de priver de potentiels biographes de l'envie de s'attaquer à sa vie comme il le confesse dans la postface. Ce texte de 135 pages, cet aboutissement inabouti, n'empêcheront rien, car c'est un texte trop petit pour aider à la compréhension du rayonnement mondial de Bourdieu, quel que soit son lectorat, qu'il soit français ou d'une autre nationalité.

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